MORE (T.)


MORE (T.)
MORE (T.)

Vir omnium horarum , « homme de toutes les heures », Thomas More est aussi l’homme d’une époque. Il apparaît dans l’histoire à ce moment crucial des premières décennies du XVIe siècle où l’Europe chrétienne, divisée par les ambitions picrocholines de ses rois, en proie à une profonde crise intellectuelle et religieuse, s’ouvre à Platon redécouvert (et baptisé) et aux beautés de l’Antiquité païenne, secoue le dogmatisme stérile de la scolastique et s’apprête à enfanter le protestantisme et la Contre-Réforme. Entraîné par le poids des siècles et des imperfections, sclérosé par son formalisme, isolé de la réalité vivante des choses par l’écran déformant de ses sommes et de ses gloses, le vieux monde gothique, disloqué, s’effondre lentement. Toutes les institutions et les valeurs sur lesquelles il reposait sont remises en cause par l’esprit nouveau de l’humanisme et de l’Évangile renaissants. Si les citadelles aristotéliciennes que constituent encore les universités d’Europe dans les années 1500-1550 parviennent généralement à résister tant bien que mal à la pénétration de la culture et des idées nouvelles (la Sorbonne, au siècle de Molière, produira encore des Diafoirus), elles perdent en revanche rapidement cette prééminence intellectuelle indiscutée qui était la leur depuis le XIIIe siècle. Et l’Église, cet autre pilier du monde médiéval, par ses scandales permanents, par l’ignorance de son bas clergé, les mœurs sybaritiques de ses prélats, la politique guerrière de ses papes et les spéculations sophistiques arrogantes et vaines dans lesquelles se sont enfermés ses théologiens, se coupe dangereusement de la masse des fidèles et se montre incapable de répondre aux besoins spirituels nouveaux de la chrétienté.

Respectable bourgeois de Londres devenu, par ses talents d’orateur, de diplomate et d’homme politique, sa connaissance du droit, son érudition d’humaniste et de théologien, conseiller intime d’Henri VIII et chancelier du royaume d’Angleterre, Thomas More est un témoin privilégié de cette crise de la pensée chrétienne. Il fut, en effet, un homme profondément engagé dans son temps. Laïc mêlé par son métier d’avocat, de juge ou de maître des requêtes à la vie du peuple dont il se fait le protecteur vigilant, érudit, humaniste et écrivain en rapports étroits avec les plus hautes gloires intellectuelles de son époque, diplomate et homme de cour averti des dessous et des laideurs de la politique européenne, engagé contre son gré dans l’affaire du divorce (the King’s great matter ) et dans la rupture d’obédience de l’Église d’Angleterre avec Rome, More occupe une position carrefour. Sa vie et son œuvre, exemplaires, illustrent les angoisses et les échecs, les dilemmes et les grandeurs, la parabole entière de l’humanisme chrétien. Sereine et belle, sa mort fait à jamais de lui un héros de la conscience et de la plus authentique liberté spirituelle. L’Église l’a accueilli parmi ses saints.

Le sage au cœur de la Cité: l’action et le pouvoir

Né à Londres, sans doute l’année même où William Caxton imprime à Westminster le premier livre anglais (The Dictes or Sayings of the Philosophers ), le jeune Thomas reçut, comme Érasme, Vives ou Rabelais, une éducation typiquement scolastique. Il apprit le latin et s’initia aux subtilités jargonnesques des Parva Logicalia et aux joies sophistiques de la disputatio à l’école Saint-Antoine, dans Threadneedle Street, alors la plus célèbre de Londres. Il fit ses humanités à Oxford (1492-1494), au Canterbury College, où il étudia Aristote et ses commentateurs scotistes (notamment Alexandre de Halès et Antonius Andreas) et s’initia au grec. Ensuite, vraisemblablement pour obéir aux injonctions paternelles (son père était juge et principal de Lincoln’s Inn, école de droit réputée), il s’adonne à des études de droit, d’abord à New Inn, puis à Lincoln’s Inn à partir de février 1496. Ses dons exceptionnellement brillants, salués déjà, alors qu’il n’avait que douze ans, par son protecteur le cardinal Morton, archevêque de Canterbury, chez lequel son père l’avait placé en qualité de page, lui assurèrent une promotion rapide dans les rangs de sa profession. Barrister en 1498, bientôt nommé membre du Conseil des avocats (bencher ), puis «lecteur» en 1501, il enseigne trois années successives à Furnivall’s Inn. Cette éclatante réussite professionnelle lui permettra d’élever une assez nombreuse famille (il se mariera deux fois) et fera de lui un membre du Parlement (1504, 1512 et 1515), un sous-shérif de Londres et un avocat des marchands de la Cité (1510-1518), un maître des requêtes et un membre du Conseil privé du Roi (1518), enfin, à la disgrâce du cardinal-courtisan Wolsey, un chancelier du Royaume (1529-1532).

Cette montée vers le pouvoir, paradoxale pour un homme qui, si l’on en croit Érasme, était plus que personne «avide d’échapper à la vie de cour», s’accompagne de distinctions et d’honneurs. En 1521, le bourgeois Thomas More devient «chevalier» et sous-trésorier du Royaume. En 1524 et 1525, il est élevé à la fonction de high steward des universités d’Oxford et de Cambridge. Ce n’est certainement pas l’un des moindres mérites de More que d’avoir su échapper à la corruption qu’engendrent généralement les honneurs et le pouvoir. Sa démission de son poste de chancelier (mai 1532), son refus de paraître au couronnement d’Anne Boleyn (1533) et de reconnaître Henri VIII comme chef suprême de l’Église d’Angleterre (1534) attestent une inflexible fidélité à sa conscience de chrétien. Il mourra the King’s good servant, but God’s first . Sa mort sur l’échafaud (6 juillet 1535) est riche de signification. Elle illustre l’incompatibilité de l’éthique et du politique, de la valeur et du pouvoir, l’incapacité fondamentale de l’humanisme à infléchir le cours de l’histoire, à changer le monde par la force de l’esprit.

L’humaniste: le frère jumeau d’Érasme

Parallèlement à l’homme d’action et de pouvoir s’épanouit en More l’humaniste et le lettré qui vont bientôt enchanter Érasme et l’Europe. Sa rencontre avec Érasme (1499) marque les débuts d’une indéfectible amitié, d’une collaboration et d’une communion intellectuelles fécondes qui coïncident avec les plus belles années de l’humanisme chrétien (1505-1520). Longtemps assoupie, isolée par son insularité du reste de l’Europe, l’Angleterre se réveille enfin avec le siècle et va devenir ce riche foyer culturel, cette «ruche bourdonnante» qu’admirera Érasme en 1519. Un moment tenté par la vie monastique, réfugié à la chartreuse de Londres (env. 1501-1505) où il mène une vie d’ascèse, de prières et d’étude, More participe intensément à ce mouvement de renouveau intellectuel. Il se donne une large culture biblique et patristique, dévore Grégoire, Augustin, Jérôme, Eusèbe, Basile, Jean Chrysostome, Thomas d’Aquin et même Nicolas de Lyre, qu’il juge good and great clerk . Sa bibliothèque, retrouvée, comprendra cent trente-neuf ouvrages latins, quarante grecs et un seul anglais (une traduction du De consolatione philosophiae de Boèce). On retrouve chez lui la même ardeur intellectuelle, le même enthousiasme conquérant, le même désir de possession encyclopédique du savoir que chez son modèle Pic de La Mirandole, dont il traduit la Vie et quelques traités aux environs de 1504 (l’ensemble, The Life of Pico della Mirandola. The Writings of the Same , sera publié en 1511). Comme lui «naturellement joyeux», More orne son âme «de science, de vertu et de sagesse». C’est à cette époque qu’il devient définitivement, aux côtés d’Alcuin, de Bède le Vénérable, de Jean de Salisbury, et avant Milton, l’un des plus grands latinistes de l’histoire littéraire anglaise, et qu’il perfectionne sa connaissance du grec en compagnie de William Lily, le futur directeur de Saint Paul’s School. De leurs exercices studieux naîtront les Épigrammes latines , traduites de l’Anthologie grecque , que More publiera en 1518, à la suite de la deuxième édition bâloise de l’Utopie , et une traduction des Dialogues de Lucien, entreprise avec Érasme en 1505 et qui paraît à Paris en novembre 1506. En 1501, il assiste aux cours sur les Hiérarchies célestes du pseudo-Denys l’Aréopagite que donne, à Saint Paul, son ancien condisciple Grocyn, et à ceux que professe Linacre sur les Meteorologica d’Aristote. Invité par Grocyn à Saint Lawrence’s, il y fait lui-même une série de conférences, malheureusement perdues, sur La Cité de Dieu de saint Augustin. Enfin, il subit largement l’influence de John Colet, doyen de Saint Paul en 1504, dont les cours magistraux (donnés à Oxford en 1499) sur les Épîtres de saint Paul et les nouvelles méthodes d’exégèse (essentiellement un retour au sens littéral et historique des textes) sont à l’origine de cette théologie positive dont Érasme et More seront bientôt les partisans convaincus.

C’est l’émergence de Luther qui mettra fin à la période humaniste de More. Mais, avant de consacrer tous ses efforts à la défense de l’Église et de la foi menacées, More compose encore à partir de 1513 son Histoire de Richard III , qui constitue le premier ouvrage historique anglais d’inspiration humaniste (More s’y révèle l’égal de Tacite par la lucidité pénétrante avec laquelle il analyse les mobiles des actions humaines) et dont la réussite littéraire indéniable inspirera au génie dramatique de Shakespeare une inoubliable fresque baroque. En septembre 1516, il fait enfin parvenir à Érasme le chef-d’œuvre déroutant auquel son nom est désormais associé, l’Utopie . Ce véritable «manifeste de l’humanisme chrétien», digne pendant de l’Éloge de la folie d’Érasme et du Gargantua de Rabelais, porte son auteur au firmament de la république des lettres. Colet salue en lui l’«unique génie de Grande-Bretagne». Constable l’appelle l’«étoile de l’Angleterre» (radians stella Britanniae ), et Érasme compose de lui en 1519, dans une lettre à Ulrich von Hutten, un inoubliable éloge qui sera lu de toute l’Europe.

Le défenseur du biblisme érasmien, de l’Église et de la foi

Mais, aussi attachant soit-il, l’humaniste en More ne peut faire oublier le chrétien. More professe vis-à-vis des bonae litterae l’attitude que son maître et ami Érasme développe par exemple dans sa fameuse Paraclesis ou Exhortation à l’étude de la philosophie chrétienne. Elles constituent seulement une propédeutique à la philosophia Christi , elles préparent le chrétien à une tâche plus essentielle et plus urgente, celle de l’étude et de la traduction des textes de l’Écriture. La maîtrise des langues grecque et latine est moins orientée vers la découverte des chefs-d’œuvre antiques que vers une meilleure compréhension de la Parole de Dieu. Socrate est grand, mais le Christ le dépasse infiniment, comme l’ordre de la charité dépassera chez Pascal l’ordre de l’esprit. Les célèbres lettres de More à Martin Van Dorp (octobre 1515), à l’université d’Oxford (1518), à Edward Lee et à «un certain moine» (monachus quidam ) de 1519 et 1520 constituent autant de plaidoyers chaleureux en faveur du grec (tout ce qui compte dans tous les domaines du savoir, y compris la théologie, est grec, dit-il aux «Troyens» d’Oxford), et prennent la défense de l’édition bilingue du Nouveau Testament donnée par Érasme en 1516. More s’y livre, avec une verve heureuse qui rappelle les Epistolae obscurorum virorum (1516) ou le In pseudodialecticos de Vives (1519), à la démolition de cette théologie disputatrix , stérile, arrogante, morcelée en quaestiunculae et en sophismata , qui préfère le jargon et les vaines subtilités des Parva Logicalia à la Parole même de Dieu et aux premiers Pères de l’Église. Il y affirme, contre Dorp et les théologiens de Louvain, la nécessité de corriger le texte de la Vulgate, même après les corrections de saint Jérôme, et proclame déjà hautement la supériorité de la tradition vivante de l’Église (le consensus fidelium ) sur le texte écrit.

Après l’apparition des premiers pamphlets de Luther (le De captivitate babylonica date de 1520) et la publication de l’Assertio septem sacramentorum de Henri VIII (1521), More devient le defensor fidei officiel de l’Angleterre, le champion infatigable de l’Église visible, pécheresse et menacée. Ses principaux écrits polémiques (Adversus Lutherum , 1523; Dialogue Concerning Tyndale , 1528; The Supplication of Souls , 1529; The Confutation of Tyndale’s Answer , 1532-1533; The Apologye of Sir T. More et The Debellation of Salem and Byzance, 1533) lui assurent, selon A. Prévost, une «place unique dans l’histoire de la pensée religieuse de son siècle».

Ses écrits de prison (notamment ses Lettres et son Dialogue of Comfort against Tribulation ) attestent la sincérité et la pureté de sa foi. Il consacra la fin de sa vie à une Imitation fervente de la Passion du Christ, qui lui permit de trouver la joie au cœur même de la souffrance et de l’épreuve. Il fit de sa mort une élévation et une délivrance, un acte d’adoration.

L’« Utopie »

C’est en 1515, profitant des loisirs forcés que lui imposent les lenteurs d’une mission diplomatique en Flandre, que More compose le second livre de son Utopie (De optimo reipublicae statu deque nova insula Utopia libellus ), dont une traduction française, due à Jean Leblond, paraît en 1550, et une autre, anglaise, de Ralph Robinson, en 1551. Le livre Ier est, de composition, postérieur au livre II. Il fut rédigé ex tempore per occasionem après le retour de More à Londres, en 1516. Cette élaboration inhabituelle (en quelque sorte à rebours, et en deux temps distincts), si elle nuit quelque peu à l’unité stylistique de l’ensemble, lui apporte en revanche une dimension problématique, une conscience et un approfondissement critiques qui font tout son prix. Ce qui n’était vraisemblablement au départ qu’un jeu d’esprit satirique imité de Lucien, qu’un délassement d’humaniste érudit exerçant librement son intelligence à construire, dans le non-lieu de l’imaginaire, une nouvelle république platonicienne, et à cultiver pour le plaisir de l’intellect les plus audacieux des paradoxes, devient dans un second temps une méditation inspirée sur les rapports de la pensée et de l’action, de l’idéal et du réel, de l’éthique et du politique, une analyse pénétrante des mécanismes sociaux d’oppression et des moyens qui s’offrent à l’homme pour les maîtriser et finalement changer le monde. Il serait vain de prétendre dégager de la description de l’île d’Utopie (qui constitue le livre II) une quelconque philosophie politique. L’ironie de More, par la distance qu’elle introduit entre la lettre et l’esprit, empêche toute analyse totalitaire: rien n’est plus difficile à saisir que la pensée d’un homme qui refuse de se prendre au sérieux et qui voit trop la complexité des choses pour céder à l’attrait d’un dogmatisme simplificateur. On peut être séduit par le gouvernement sagement démocratique des Utopiens, par leur haine de la tyrannie, leur abolition de la propriété (la «république heureuse» est communiste), leur religion simple et relativement tolérante, leur conception épicuro-stoïcienne du bonheur et de la vertu, leur mépris des grandeurs d’établissement et des richesses (l’or, dont ils font des vases de nuit, est chez eux marque d’infamie), leur organisation judicieuse de l’aide sociale, du travail (six heures par jour) et des loisirs, l’importance qu’ils attachent à la culture et aux choses de l’esprit (leur société, où dominent la science et l’intelligence, est dirigée par une aristocratie du savoir, les literati ), leurs mœurs patriarcales et leur sens de la communauté (l’île entière est comme une grande famille): O sanctam rempublicam et vel christianis imitandam! Mais on goûtera peut-être moins chez eux la pratique de l’esclavage, la politique impérialiste de colonisation par laquelle ils résolvent leurs problèmes de surpopulation, leur attitude équivoque et cynique en face de la guerre, le poids constant que la collectivité fait peser sur l’individu (omnium praesentes oculi ), la grisaille moralisatrice d’une harmonie planifiée et passablement étouffante. Dans un certain sens, l’Utopie illustre la tyrannie orgueilleuse de l’idée, les dangers de l’idéalisme. Par son intransigeance et son radicalisme sans nuance, Raphaël Hythlodée, homme sans patrie et sans racines, se coupe du réel et s’interdit toute possibilité d’action. Il mène une vie fictive dans une république de Nulle-Part, dont la capitale, Amaurotum, est un mirage, et dont le prince, Ademus, est sans peuple. Au contraire, ses interlocuteurs du livre Ier, Pierre Gilles, le cardinal Morton et Thomas More, sont des chrétiens intensément présents au monde, qui refusent de déserter cette «nef des fous» qu’est la société des hommes, et qui jouent le mieux possible leur rôle dans la comédie politique en cours (sans prétendre vouloir la remplacer par une autre): ne pouvant faire que le mal soit bien, ils s’efforcent de l’amoindrir (et quod in bonum nequis vertere, efficias saltem, ut sit quam minime malum ). Utopie est moyen, non fin: c’est le lieu fictif par lequel il faut passer pour prendre conscience des causes du mal profond dont souffrent l’Angleterre et l’Europe chrétiennes, un mirage dont il faut savoir revenir, armé pour le vrai combat.

Œuvre audacieuse et toujours vivante dans sa modernité, l’Utopie de More exerce encore sur les consciences d’aujourd’hui un irrésistible appel. La dénonciation impitoyable des méfaits de la propriété et des monopoles économiques, de l’inhumanité des riches et de la tyrannie des princes, de la responsabilité des institutions dans les vices humains fait d’Hythlodée le précurseur de Rousseau et du socialisme européen. En relançant en mer utopienne le mythe platonicien de la Cité idéale, More a donné à l’homme conscience de ses pouvoirs sur le monde et lui a offert des raisons d’espérer. Composée il y a plus de quatre siècles, l’Utopie reste une œuvre étonnamment ouverte sur le futur.

Encyclopédie Universelle. 2012.